Bronislaw Baczko

Svizzera/Polonia

Premio Balzan 2011 per gli studi sull'Illuminismo

Cerimonia di Consegna dei Premi Balzan 2011
Berna, Palazzo federale, 18 novembre 2011


Monsieur le Conseiller fédéral,
Monsieur le Président de la Fondation Balzan,
Mesdames et Messieurs,
Chers Amis, 

 je remercie très chaleureusement la Fondation Balzan pour le prix qu’elle m’a accordé, distinction qui me fait le plus grand honneur. Je ne m’y attendais guère, quand, un lundi soir, assez tardivement, Michel Porret, mon grand ami de toute confiance, m’a téléphoné et, d’emblée, m’a prévenu: “Asseyez-vous bien sur votre chaise”. Je me suis donc exécuté, et, agrippé à mon fauteuil, j’ai appris de lui la bonne nouvelle, surpris et très ému. Depuis, la surprise est passée; par contre, aujourd’hui, dans cette salle, mon émotion demeure très vive.

 Le prix m’a été accordé pour mes travaux sur les Lumières et sur la Révolution française, deux champs de recherche entre lesquels le rapport n’est guère évident: il a interpellé les contemporains de la Révolution et de la Restauration, et, ensuite, des générations de lecteurs et d’historiens. Dans ces deux champs j’ai travaillé sur les idées, les représentations et les pratiques politiques et culturelles, essentiellement dans le domaine français, essayant pourtant de ne pas trop m’enfermer et de pratiquer la comparaison historique. 

J’utilise le terme Lumières, assez imprécis, pour désigner une formation culturelle qui, chronologiquement, se situe entre la fin du 17e siècle, le moment de la “crise de la conscience européenne” pour reprendre la formule de Paul Hazard, et la fin du 18e siècle, ou même, selon les pays, les deux premières décennies du 19e siècle. J’ai essayé de comprendre les oppositions et les tensions de cette formation en étudiant quelques grandes figures intellectuelles mais également des auteurs et des phénomènes culturels marginaux. Ainsi j’ai beaucoup travaillé sur Voltaire et Rousseau, deux figures antagonistes et, pourtant, complémentaires qui, en quelque sorte, personnifient ces oppositions et tensions. Mais je me suis également intéressé à dom Deschamps, un curieux bénédictin, qui, dans la deuxième moitié du 18e siècle, dans le petit prieuré de Montreuil-Bellay, élabora son “vrai système” qu’il appela le “riénisme”. A un petit cercle d’initiés, il exposait sa métaphysique frôlant l’athéisme, et ses idées sur une société idéale où il n’y aurait ni Etat, ni famille, ni propriété privée. Je me suis aussi intéressé à une littérature marginale par rapport à la “haute culture”, à savoir aux almanachs, des brochures diffusées surtout par des colporteurs. Elles comprennent, de règle, un calendrier annuel suivi de brèves notices sur des sujets fort divers: des curiosités naturelles, comme un veau à deux têtes ou l’éruption d’un volcan, des présages sur les jours propices aux voyages; les meilleures façons d’arracher les dents, et tant d’autres conseils pratiques mais aussi quelques nouvelles sur les pays lointains. J’ai dépouillé des almanachs en polonais, mais on en trouve dans toutes les langues; à côté des livres de piété ils représentaient les plus gros tirages de l’époque; une littérature destinée surtout au peuple, mais j’ai trouvé aussi des pièces reliées en cuir et frappées d’armoiries princières. Les almanachs, surtout leur évolution au long du siècle, témoignent que, dans certains cas, la frontière entre la “culture basse” et celle des élites était mouvante. 

La Révolution française présente un autre champ de mes recherches. Je me suis particulièrement intéressé à la période thermidorienne qui était plutôt négligée, écrasée en quelque sorte par deux grands blocs historiques: la Terreur et l’épopée napoléonienne. Pourtant c’est une période-clé notamment en raison des réponses qu’elle apporte à la question dramatique: comment sortir de la Terreur? Contrairement à une tradition historiographique qui considérait Thermidor comme la fin, voire la trahison de la Révolution, j’ai essayé de montrer que c’est un moment crucial, un tournant où les révolutionnaires au pouvoir sont obligés de faire un examen de conscience, de confronter la Révolution avec son passé, ses contradictions et ses impasses, ainsi qu’avec leurs propres illusions perdues. C’est aussi la période où la Terreur est dévoilée dans sa réalité crue, dépourvue d’ornements de la rhétorique révolutionnaire. La période révolutionnaire met en évidence la part de l’imprévisible dans le cours de l’histoire: à tout moment les événements pouvaient prendre une autre tournure et ce n’est qu’un des scénarios possibles qui s’est effectivement réalisé. De tous les autres, l’histoire nous en reste, en quelque sorte, redevable. 

Travailler sur ces deux champs de recherche qui se chevauchent c’est, fatalement, aborder la question des rapports entre les Lumières et la Révolution française. J’ai commencé mes recherches en partageant un cliché assez répandu jusqu’à aujourd’hui: ce sont les Lumières qui ont engendré la révolution. Ce cliché a été élaboré à la fois par les révolutionnaires qui se donnaient ainsi une généalogie intellectuelle, et par des contre-révolutionnaires qui chargeaient ainsi les Lumières de tous les excès et abus révolutionnaires. J’ai hérité de ce cliché dans sa version marxiste: à l’époque, j’étais un marxiste croyant. Le travail sur les Lumières, en particulier sur Rousseau, m’a aidé à m’émanciper intellectuellement: Jean-Jacques ne se prêtait guère aux schémas d’interprétation marxiste. J’ai essayé donc de comprendre comment entre les Lumières et la révolution s’installe un jeu, très complexe, de continuité et de rupture. Les Lumières ne forment pas une condition suffisante de la Révolutions française mais elles en sont pourtant la condition nécessaire. En 1789, les artisans de la révolution ne l’ont ni voulue, ni imaginée, ils y ont glissé sans en avoir eux-mêmes conscience et dans ce glissement les idées et les représentations des Lumières ont une importance extrême. C’est dans le langage des Lumières qu’ils donnent une signification globale à la crise de l’Ancien Régime: elle opposerait le droit à l’arbitraire, la liberté au despotisme, la justice au privilège. Toutefois, la réflexion et les pratiques révolutionnaires sont bien autre chose que l’application de telle ou telle doctrine: les hommes de la révolution se servaient librement de l’héritage des Lumières.
La Révolution française présente cette remarquable particularité d’installer un espace politique moderne dans un environnement culturel et mental traditionnel. La bonne nouvelle révolutionnaire est souvent diffusée à travers les réseaux traditionnels de la culture orale; au bas des adresses grandiloquentes des assemblées révolutionnaires, les illettrés, “citoyens ne sachant ni lire, ni écrire”, marquent par une croix leur adhésion; la violence révolutionnaire conjoint le moderne et l’archaïque, le spectacle de la guillotine et le jeu de massacre. Les idées héritées des Lumières, la Révolution les soumet à ses propres contraintes et les moulent dans ses propres formes.

Pour conclure j’aimerais reprendre le début et ajouter deux remerciements. Je remercie d’abord mes étudiants qui, pendant mes longues années d’enseignement, m’ont énormément appris. Mais surtout je remercie très chaleureusement, de tout mon cœur, ma fille, mon gendre et mes deux petits enfants, mes amis les plus fidèles dans l’adversité comme dans la joie.

Bronislaw Baczko

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