Discours de remerciement – Berne, 17.11.1989

Italie

Leo Pardi

Prix Balzan 1989 pour l'éthologie

Leo Pardi est l’un des spécialistes les plus prestigieux dans le domaine de l’éthologie. Ses découvertes fondamentales sur la hiérarchie sociale et son impact physiologique chez les guêpes et sur l’orientation astronomique des crustacés amphipodes qui vivent sur le littoral ont considérablement éclairé nos connaissances sur l’organisation sociale des animaux et sur les mécanismes de leur comportement dans l’espace.

Cérémonie de remise des Prix Balzan 1989
Berne, Rathaus, 17 novembre 1989

Monsieur le Représentant du Conseil Fédéral, Messieurs les Présidents et Messieurs les membres de la Fondation Balzan, Mesdames et Messieurs,

Cette année, la Fondation Internationale Balzan a décidé de réserver l’un de ses prix à l’Ethologie, discipline scientifique assez jeune reconnaissant le fait d’être née d’un art ancien: l’art de l’observation des comportements de l’animal qui suppose l’amour et la patience de tous ceux qui ne tiennent pas compte du temps et qui restent toujours émerveillés par son extraordinaire beauté.

J’ai souvent ressenti moi aussi cet enchantement lorsque, par exemple, l’observation d’une petite société d’insectes me dévoila petit à petit l’incomparable personnalité de l’individu ou encore lorsque j’ai pu comprendre que même chez certaines formes animales assez simples, le soleil, “lo ministro maggior della natura” était vraiment “il pianeta che mena dritto altrui per ogni calle”.

Ces jours furent certainement des moments de joie intense, toutefois précédés ou suivis d’innombrables

années d ‘enregistrements monotones, d ‘élaborations statistiques ennuyeuses, d’expérimentations infructueuses, d’erreurs désespérantes et de déceptions s’alternant à ces sentiments de bonheur.

Je remercie de tout cœur les membres éminents de ce Comité Scientifique pour avoir bien voulu me choisir comme représentant de l’Ethologie sur la base aussi bien de mes découvertes que sur celle de mon dur travail de recherche. Je suis profondément honoré et orgueilleux de ce prix si prestigieux tout en étant parfaitement conscient des responsabilités de la confiance qui m’a été manifestée. En acceptant ce prix et par conséquent, les responsabilités qui en dérivent, je me sens troublé par une profonde émotion dont les raisons sont pour moi bien évidentes.

L’Ethologie, dont je désire souligner l’appartenance originelle à la Zoologie, est aujourd’hui au zénith de son épanouissement. Trop souvent préséntée comme “scientia amabilis” et ce, même aux jeunes étudiants, l’Ethologie compte sans aucun doute parmi les disciplines les plus complexes de la biologie animale. Du fait même qu’elle étudie le comportement, c ‘est-à-dire l’étape finale du mécanisme biologique, elle ne peut faire abstraction d’aucune des analyses qui sont effectuées sur ce mécanisme suivant différentes méthodes et à plusieurs niveaux. C’est ainsi que le travail de l’éthologue doit sans cesse aborder des problèmes de morphologie, d’anatomie, de physiologie sensorielle, motrice et nerveuse, d’endocrinologie, d’embryologie, de génétique, d’écologie, de zoologie systématique, autant de problèmes qui sont intimement liés entre eux au sein du cadre interprétatif de l’évolution. D’autre part il ne faut pas oublier que l’éthologie a vu ses perspectives s’étendre à de nombreux aspects du comportement humain, se situant ainsi en quelque sorte à la croisée des chemins entre les disciplines naturalistes de l’homme et les disciplines humanistes.

En présence d’une branche du savoir d’une telle complexité et d’une telle envergure, celui qui a été appelé à la représenter, ne serait-ce que pour un temps, estime nécessaire et juste de déclarer ses limites et de faire ici profession d’humilité.

Je n’ai étudié en effet que deux aspects de l’éthologie: la biologie de la socialité et l’orientation de l’animal dans l’espace. Le premier aspect a pour objet principal le comportement de l’individu en tant que particule sociale; quant au second, il concerne le fonctionnement de l’individu isolé, dans sa lutte incessante pour accéder aux ressources de l’environnement en évitant les multiples embuches qui le menacent.

La biologie du comportement social et l’orientation dans l’espace – je tiens à le rappeler aujourd’hui – sont deux thèmes où la science helvétique s’illustre par une brillante tradition et sont aussi les thèmes fondamentaux de l’œuvre remarquable de Karl Von Frisch: le premier homme de science à qui la Fondation Balzan décerna son prix en 1962. Karl Von Frisch et son École ont été pour moi un modèle constant et ma dévotion et ma gratitude à son égard sont aujourd’hui encore plus profondes, lorsque je pense – non sans embarras – que j’ai eu l’honneur d’obtenir la reconnaissance qu’il fut le premier à recevoir.

Ce n’est pas le moment de parler de mes recherches et je désire simplement préciser que – à l’exemple de mon Maitre – j’ai presque toujours étudié les mêmes espèces et, presque toujours, l’animal intact dans son milieu naturel. A la lumière du présent plus que du passé, je peux constater avec satisfaction que le choix de mes sujets d’études fut alors particulièrement heureux. Ces petites guêpes, sur lesquelles j’ai concentré mon attention il y a de cela bien longtemps, qui appartiennent au genre des Polistes dont il a été démontré qu’il représente un élément-clé pour la compréhension de l’évolution des Hyménoptères et des lnsectes, font aujourd’hui encore l’objet d’études attentives dans le monde entier, en Italie comme aux Etats-Unis, en Allemagne comme au Japon et révèlent encore, avec certaines formes voisines, une extraordinaire variété de phénomènes, allant bien au-delà de ce que j’aurais pu soupçonner à mes débuts. Il est incontestable que ces études contribuèrent avec succès à l’approfondissement de nos connaissances sur les règles générales qui régissent le phénomène de la socialité animale et son évolution.

Il en est même pour le comportement des très humbles puces des rivages, les Talitres, ces incroyables

mécanismes que l’évolution a dotés d’une multitude prodigieuse d’astuces éthologiques pour sauvegarder la vie dans un univers enserré entre deux écosystèmes hostiles, la mer et les terres émergées, et qui n’ont pas encore fin de nous surprendre, après plus de trente années d’études. Des capacités sensorielles et neurales, inattendues chez de tels animaux, ont été découvertes tandis qu’il apparait de plus en plus clairement que l’évaluation intégrée des informations internes ou externes, relatives à ce but vital, est soumise à une combinaison complexe où interviennent à la fois facultés innées et facultés individuellement acquises.

Permettez-moi à présent d’évoquer avec regret deux de mes maitres: tout d’abord le grand entomologiste, Guido Grandi et son immense culture à laquelle j’ai si souvent recouru et puisque j’ai l’honneur de parler dans ce pays hospitalier, je ne veux pas oublier Jakob Seiler, Professeur de Zoologie à Zurich. Ce n’est pas avec lui que j’ai étudié l’éthologie mais il fut pour moi un modèle de rigueur scientifique.

Je tiens à remercier tout particulièrement mes Elèves et Collaborateurs à qui je dois beaucoup tout en ayant eu le mérite mais aussi le privilège de les passionner pour ma matière. Dans l’impossibilité de tous les nommer, je n’en citerai qu’un, le premier, Floriano Papi, aujourd’hui professeur à Pise, avec qui j’ai découvert l’orientation astronomique des Crustacés. Il a ensuite obtenu, à la tête de son Ecole, d’extraordinaire résultats justement dans le domaine de l’orientation animale.

Je désire encore remercier ma femme: son amour et sa compréhension ont toujours été pour mon travail un précieux stimulant.

Je renouvelle enfin à la Fondation Balzan l’expression de ma profonde reconnaissance.

Vous voulez vous inscrire ou inscrire un ami à la newsletter de la Fondation Balzan?

Prénom
Nom
Email
Io sottoscritto dichiaro di letto e ben compreso l’informativa ai sensi del Regolamento UE 2016/679 in particolare riguardo ai diritti da me riconosciuti e presto il mio consenso al trattamento dei miei dati personali con le modalità e per le finalità indicate nella informativa stessa.
Fondazione Internazionale Premio Balzan