Nation États-Unis Année 2031

David Nirenberg

Prix Balzan 2026 pour les études juives

Pour ses travaux de recherche novateurs et ses contributions sur le judaïsme, l’antijudaïsme et la dynamique des relations entre juifs, chrétiens et musulmans ; pour ses recherches minutieuses, ses réflexions théoriques sur l’interdépendance fondamentale entre violence et tolérance, ses analyses historiques rigoureuses et sa maîtrise d’un large éventail de sources en plusieurs langues et couvrant de multiples disciplines ; pour avoir profondément fait progresser notre compréhension des questions non seulement anciennes, mais aussi contemporaines.

Laudatio

Les contributions exceptionnelles de David Nirenberg sont fondamentales pour les études juives, mais elles explorent aussi en profondeur des domaines qui dépassent ce champ et abordent des questions urgentes de notre époque, no-tamment les racines des maux modernes. Parce que les épisodes de violence ne relèvent pas d’un passé européen primitif depuis longtemps révolu, Nirenberg s’est attaché à « l’aspiration à découvrir des époques et des lieux d’interaction religieuse pacifique». Dans le but de comprendre « quand l’Europe a déraillé », il a examiné de près les potentiels de création et de destruction générés par les trois religions les unes par rapport aux autres, identifiant les facteurs déterminants qui ont permis aux sociétés multiconfessionnelles de donner lieu tant à la coexistence qu’à l’intolérance violente, et soutenant que les potentiels tant positifs que négatifs sont indissociables dans les sociétés polarisées.

Son ouvrage Communities of Violence (1996) a apporté une contribution significative aux études juives en remettant en cause le paradigme essentialiste et excessivement continuiste qui caractérisait l’approche de l’antisémitisme à l’époque médiévale. Il a proposé à la place une perspective mettant l’accent sur le voisinage, les déterminants locaux de l’hostilité, sa dimension rituelle et sa signification politique. Il a soumis ses sources à un examen critique avec une grande rigueur méthodologique, s’interrogeant sur ce qui pouvait être considéré comme une preuve en matière de valeurs, d’oppression ou d’extermination, et sur ce qui pouvait être considéré comme indiquant une tolérance, une coexistence ou une liberté religieuse. L’histoire pouvant être évoquée sous tous les angles, « comme source d’explication géopolitique, de certitude morale, voire de réconfort cosmologique pour les communautés d’aujourd’hui», Nirenberg a cherché à déterminer comment les récits étaient formulés à l’époque. À cette fin, il a adopté une approche microhistorique pour étudier les motivations, les choix et les sélections de ceux qui ont produit et préservé ces sources. À travers ces documents, Nirenberg a interrogé la manière dont les participants et les témoins de violences à grande échelle justifiaient leurs interactions avec leurs voisins qui ne partageaient pas la même foi. Cet ouvrage anti-structuraliste a remis en cause le paradigme de la « société persécutrice» et a eu un impact signi-ficatif sur les historiens travaillant sur ces sujets.

L’autre ouvrage majeur de Nirenberg, Anti-Judaism (2013) – devenu une référence incontournable –, a présenté des points de vue qui différaient considérablement de ceux exposés dans Communities. Il cherche à comprendre la persistance de l’antisémitisme aujourd’hui. Il soutient que l’hostilité envers les Juifs n’est pas une relique archaïque ou irrationnelle au sein du vaste édifice de la pensée occidentale, mais plutôt une force explicative, l’un des fondements sur lesquels cet édifice a été construit. Selon Nirenberg, une certaine conception du judaïsme est profondément ancrée dans le tissu de la civilisation occidentale. Cet ouvrage fait preuve d’une rare capacité à allier précision historique et ambition conceptuelle, et représente une étape majeure dans la compréhension scientifique de ce phénomène. En effet, il pourrait marquer un tournant paradigmatique dans ce domaine – un tournant qui a déjà commencé à influencer et à redéfinir les débats en cours.

David Nirenberg s’est révélé être un chercheur pionnier en études juives, reconnu par de nombreux prix prestigieux, distinctions, bourses et collaborations institutionnelles fondées sur l’ensemble de son œuvre. Il laisse également une empreinte significative en tant qu’intellectuel public, comme en témoignent sa participation à des documentaires et sa présence régulière dans les médias. De plus, il a accompli tout cela tout en occupant des fonctions administratives de premier plan au service de la discipline, comme son poste actuel de directeur de l’Institute for Advanced Study de Princeton. À cette liste de distinctions s’ajoute le mentorat très prisé que David Nirenberg assure auprès d’étudiants et de chercheurs.

Les réalisations de Nirenberg méritent clairement le Prix Balzan en études juives, et il occupe une position privilégiée pour développer un programme de recherche. Les travaux de Nirenberg sur la violence revêtent malheureusement une actualité très dérangeante, car ils nous rappellent « à quel point la similitude entre les cauchemars d’un passé lointain et les nôtres est rare et étrange». Approfondir notre compréhension de la capacité d’agir face au cataclysme, comme Nirenberg l’a fait avec tant de maîtrise, est aujourd’hui plus nécessaire que jamais.

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